mercredi 9 janvier 2013

Le monde commence aujourd'hui


Dans le monde qui secoue contre mes oreilles tous ses règlements et toutes ses ferrailles, dans le monde qui chaque jour m'apporte de plus grandes connaissances, des légumes plus grands, des armées plus grandes, j'ai besoin de nourriture, j'ai faim.

J'ai faim d'une chose qui ne diminuerait pas et ne grandirait pas, d'une chose qui simplement n'aurait pas de fin.

Cette chose-là, faute d'autre mot, je l'appelle la vie intérieure.

La vie intérieure ne consiste pas dans les mouvements de mon âme par opposition à ceux de mon corps, ni de ma raison par opposition à mes instincts.
Âme, instincts, corps, raison, tout cela vieillit.
Tout cela s'abîme, tout cela se trompe ou peut se tromper : je n'y crois pas.
Il me faut du solide, du constant.

Et, dès que je regarde avec attention, ce constant, je le rencontre partout. Dans mon corps aussi bien que dans mon âme, dans toutes les âmes et tous les corps, avec une égalité que je ne soupçonnais pas.

La vie intérieure, c'est cela : c'est savoir que la paix n'est pas dans le monde, mais dans le regard de paix que nous portons sur le monde.

C'est savoir que la joie n'est pas dans le monde comme des dragées dans une bonbonnière, et qu'il suffirai d'attendre qu'une société, enfin parfaite, ou des appareils, enfin complets, remplissent la bonbonnière.

C'est savoir que la joie n'est jamais pour demain, mais pour aujourd'hui, ou alors qu'elle ne sera pas.

Être bien sûr que les événements, même les plus doux… la campagne, même la plus fleurie… la paix civile, même la plus durable, ne la donneront jamais. Et cela pour la simple raison que nous l'avons déjà.

La vie intérieure, c'est être convaincu que voir consiste dans l'acte de regarder, savoir dans l'acte de comprendre, et tenir dans l'acte de s'abandonner.

Toute la vie nous est donnée avant que nous la vivions. Mais il faut toute une vie - il en faut peut-être plus ? - pour devenir conscient de ce don.

Toute la vie nous est donnée dans chaque seconde.
Le monde commence aujourd'hui.
Il y a sans doute un passé.
Il y en a un pour moi : vous avez vu que j'avais des souvenirs.

Mais on ne me surprendrait guère si l'on m'apprenait que tous ces êtres que j'ai aimés et que je crois morts, que je traite comme s'ils étaient morts, étaient bel et bien vivants, aussi vivants et plus que moi.

Pourrais-je même le penser s'ils avaient disparu ?

Les yeux ne font pas le regard. Les morts ne font pas la mort. Les malheurs ne font pas la misère.
Notre impuissance à aimer ne fait pas que nous soyons seuls au monde.
Nos croyances ne font pas la réalité.
Il y a une réalité : c'est que nous pouvons accueillir la vie.

Ce droit, nous l'avons.

Nous avons la lumière, si nous ne la refusons pas et nous pouvons, avec elle, éclairer toutes choses.
Nous avons le son et, avec lui, nous pouvons tout entendre.
Nous avons l'amour et, avec lui, nous pouvons aimer les êtres, même les êtres particuliers.
Impossible de croire, n'est-il pas vrai, que nous pourrions aimer notre femme, nos enfants, si nous n'avions reçu qu'elle, reçu qu'eux.

Mais nous avons reçu l'amour.

Soit, je suis content, mais ce n'est pas de ce que je suis ni de ce que je possède en cet instant.
C'est de croire que tout peut recommencer, si je laisse faire la vie.
Je voudrais me faire très souple, très petit. Je n'y parviens pas toujours.
Je ne voudrais pas sortir de ma place. Je voudrais apprendre à n'en pas sortir. Or, je sais que ma place d'homme est dans la joie.

Oh ! S’éveiller chaque matin - et pourquoi pas chaque minute - et regarder le monde qui commence !


Jacques Lusseyran / Hollins College Virginie, 1958-1959 / Extrait de : Le monde commence aujourd'hui Editions Silène / 2012