mercredi 10 octobre 2012

Je débranche ! (article en deux parties - partie n° 2)


« L'homme dont le cheval parcourt un kilomètre et demi en une minute n'est pas celui qui porte les messages les plus importants ». Marshall McLuhan, ce sociologue qui sut il y a un demi-siècle quasiment prévoir ce qui allait arriver, nous a aussi mis en garde : « Quand les choses viennent à vous très vite, vous perdez naturellement le contact avec vous-même. » En affirmant que « L'homme a été fait pour une activité suprême : le repos », l'écrivain américain Thomas Merton a énoncé un avis partagé par des millions de personnes. Il mit d'ailleurs son principe en pratique en se faisant moine trappiste dans un monastère cistercien.

Parmi ces voix, rares sont aujourd'hui celles qui parviennent à se faire entendre, précisément parce que les « dernières nouvelles » nous arrivent sur CNN, parce que Debbie poste ses photos de vacances sur Internet et parce que le téléphone sonne...

Nous n'avons même plus le temps de nous rendre compte de notre manque de temps

Des études montrent que la plupart des pages web ne reçoivent une visite que de dix secondes, voire moins. Plus nous somme inondés de « news », d'émissions de téléréalité, d'échos et de bruits, moins nous sommes attentifs. Nous remarquons simplement la disparition de distinctions - entre dimanche et lundi, entre public et privé, entre ici et là-bas - qui nous guidaient et nous servaient de cadre.

Comme le remarquait Thoreau, plus nous avons de moyens de communication, moins nous avons à échanger. Pris de frénésie, nous courons ventre à terre en oubliant la nécessité de flâner le nez en l'air.

Que faire ? D'abord tenir compte du paradoxe placé au coeur de ces machines supposées rendre nos vies tellement plus brillantes, plus rapides, plus longues, plus saines, mais incapables de nous enseigner comment tirer le meilleur parti d'elles. La révolution de l'information nous est parvenue sans mode d'emploi, toutes les données du monde ne peuvent nous apprendre à faire le tri des données, et l'avalanche d'images ne nous montre pas comment traiter l'image. Le seul moyen de rendre justice à notre vie sur écran, c'est justement d'exiger cette clarté affective et morale que n'offre aucun écran.

Ressusciter ces coutumes connues sous le nom de « conversations »

Voilà peut-être pourquoi, même sans aucun sentiment religieux, de plus en plus de gens que je connais se tournent vers le yoga, la méditation ou le tai-chi. Moins que des toquades new age, c'est un moyen de se connecter avec ce qu'on pourrait appeler la sagesse des temps anciens. Deux de mes amis journalistes ont décidé de respecter chaque semaine un « shabbat internet », en coupant leur connexion du vendredi soir au lundi matin, afin de ressusciter d'antiques coutumes connues sous le nom de « repas familial » ou de « conversation ». Lors d'un petit déjeuner avec un groupe de juristes d'Oxford il y a quelques mois, j'ai remarqué que tous ne parlaient que de yachting, d'équitation ou de bridge, c'est-à-dire de ce qui leur permettait de couper le contact radio pendant quelques heures. D'autres amis tentent de partir tous les dimanches pour de longues balades ou d'oublier leur portable à la maison.

Comme le souligne Nicholas Carr dans son livre, plusieurs expériences ont récemment montré qu'après avoir passé du temps dans une campagne paisible, les individus « manifestent une plus grande attention, une mémoire plus performante et, de manière générale, une cognition améliorée. Leur cerveau devient à la fois plus calme et plus vif ». Surtout, l'empathie, de même que la réflexion profonde, dépend de mécanismes nerveux dont un neurologue comme Antonio Damasio a montré la « lenteur inhérente ». À ces processus, notre vie ultrarapide n'a plus un instant à consacrer.

En ce qui me concerne, et pour tâcher de rester sain d'esprit, j'ai recours à des mesures excentriques et parfois extrêmes. Je veux me donner le temps de ne rien faire. C'est le seul moment où je me rends compte de ce que je devrais faire le reste du temps. Je n'ai donc jamais utilisé de téléphone portable, je n'ai jamais « tweeté » , je ne suis jamais allé sur Facebook. J'essaie également de ne pas me connecter tant que je n'ai pas terminé mon travail d'écriture de la journée. Et si j'ai quitté Manhattan pour m'installer dans le Japon rural, c'est en partie pour me déplacer exclusivement à pied pendant de longues périodes. Chaque sortie au cinéma devient alors un évènement.

S'éloigner un instant pour apporter quelque chose d'utile

Ce n'est pas affaire de principe ou d'ascétisme, ce n'est que pur égoïsme. Rien ne me permet de me sentir mieux - plus calme, plus serein et plus heureux - que d'être immobile, plongé dans un livre, absorbé par une conversation ou un morceau de musique. C'est une sensation plus profonde que le simple bonheur : c'est la joie, décrite par le moine David Steindl-Rast comme « ce genre de bonheur qui ne dépend pas de ce qui vous arrive ».

Il est, bien sûr, essentiel de garder contact avec le monde et de savoir ce qui se passe. Pendant l'année écoulée, je me suis obligé à aller à Jérusalem, à Hyderabad, à Oman et à Saint-Pétersbourg, au fin fond de l'Arkansas, en Thaïlande, à la centrale nucléaire de Fukushima et à Dubaï. Mais je sais aussi que c'est seulement en prenant mes distances par rapport au monde que je peux le voir, et comprendre quelle attitude adopter face à lui.

Depuis plus de vingt ans, je me rends plusieurs fois par an - souvent pour trois jours - dans un ermitage bénédictin, à quarante minutes du Post Ranch Inn, cet hôtel perdu sur une falaise californienne. Je n'assiste pas aux offices, et je n'ai jamais médité, ni là-bas ni ailleurs. Je me contente de faire des promenades, de lire, de me perdre dans le silence, et je songe que c'est seulement en m'éloignant un instant de ma femme, de mes employeurs et de mes amis que je peux leur apporter quelque chose d'utile.

Lors de ma dernière retraite dans cet ermitage, j'ai croisé sur la route un homme assez jeune portant un enfant de 3 ans sur ses épaules. « Vous êtes Pico, non ? », dit l'homme, qui déclara s'appeler Larry ; nous nous étions rencontrés dix-neuf ans auparavant, quand il vivait au monastère comme assistant de l'un des moines. « Que faites-vous à présent ? », ai-je demandé. « Je travaille pour MTV, à Los Angeles. » Nous nous sommes souri. Sans commentaire.

« J'essaie d'amener mes enfants ici aussi souvent que possible », reprit Larry, en regardant la vaste étendue bleue du Pacifique d'un côté, et les hautes cimes de Central Coast de l'autre. « C'est la troisième fois, pour mon fils aîné », ajouta-t-il en désignant un garçon de 7 ans qui courait sur cette route de montagne déserte et lumineuse, devant sa mère.

S'ils sont capables de préférer non ce qui est nouveau, mais ce qui est essentiel, les enfants de demain ont sans doute de l'avance sur nous.

Pico Iyer (d'après New York Times, trad. Laurent Bury, XXI n°19, Été 2012)