mercredi 3 octobre 2012

Je débranche ! (article en deux parties - partie n° 1)


Il y a un peu plus d'un an, j'ai participé à Singapour avec l'écrivain Malcolm Gladwell, le styliste Marc Ecko et le graphiste Stefan Sagmeister à une conférence intitulée Marketing to the Child of Tomorrow (Vendre aux enfants de demain ). L'audience était composée de publicitaires et peu après mon arrivée, le directeur de l'agence qui nous avait invités m'a entraîné à l'écart. Ce qui l'intéressait le plus, a-t-il dit, était l'idée de « calme ».

Peu après, je suis tombé sur une interview de Philippe Starck, le designer à la pointe de la tendance. Comment faisait-il pour toujours être en avance, lui était-il demandé. « Je ne lis jamais les magazines, je ne regarde jamais la télé. Et je ne vais jamais aux cocktails, aux dîners, rien de tout ça. » Starck évitait les idées faciles parce que, expliquait-il, « je vis la plupart du temps seul, au milieu de nulle part ».

Je venais alors d'apprendre que des gens pouvaient dépenser 2285 dollars pour passer une nuit au Post Ranch Inn, un hôtel perdu au sommet d'une falaise de la côte californienne. Cela m'intriguait : 2285 dollars pour un hôtel à l'écart de tout ! J'ai fini par comprendre que ce que payaient ces gens était, entre autres, le privilège de ne pas avoir la télé dans leurs chambres. L'avenir du tourisme, m'ont expliqué des professionnels, réside dans ces « black-holes resorts », ces « stations trous noirs » où le luxe d'être privé d'Internet se monnaie à prix fort (Ndl : tout comme ici, dans le village de votre bloggeuse préférée).

En sommes-nous réellement arrivés là ?

En à peine une génération, nous qui nous vantions des gains de temps rendus possibles par ces inventions qui ont donné à notre vie une autre dimension, nous en sommes venus à fuir le progrès technologique afin d'avoir plus de temps à nous. Plus nous avons de possibilités de nous connecter, plus nous sommes nombreux à vouloir désespérément nous débrancher. Comme les ados, nous donnons l'impression d'être passés presque du jour au lendemain de l'ignorance totale à l'excès de connaissance.

J'ai des amis écrivains qui achètent à prix d'or un logiciel qui leur permet de désactiver - pour une durée maximale de huit heures - ces connexions Internet qui nous semblaient si libératrices il n'y a pas bien longtemps. Même Intel, le premier fabricant mondial de composants électroniques, a décidé - quelle ironie du sort ! - d'accorder, en 2007, quatre heures de calme ininterrompu tous les mardis matins à trois cents cadres et ingénieurs. C'était un test. Les « volontaires » n'avaient pas le droit d'utiliser le téléphone ou d'envoyer des courriels, ils pouvaient simplement se vider la tête et s'entendre penser - une étude montre qu'un employé de bureau ne reste jamais plus de trois minutes sans être dérangé. À l'issue de l'expérience, la majorité des participants a recommandé d'étendre cette politique à l'ensemble du personnel.

L'homme a été fait pour une activité suprême : le repos

Un Américain moyen passe au moins huit heures et demie par jour devant un écran, note Nicholas Carr dans The Shallows (Internet rend-il bête ? Aux Editions Robert Laffont)… un livre qui nous ouvre les yeux. Aux Etats-Unis, le temps passé sur Internet par les adultes a doublé entre 2005 et 2009, tandis que le nombre d'heures passées devant un écran de télévision, souvent simultanément, diminue tout aussi régulièrement.

L'ado américain moyen envoie ou reçoit 75 textos par jour, mais une jeune fille de Sacramento a réussi à en gérer en moyenne 10000 par jour pendant un mois. Puisque le luxe - n'importe quel économiste vous le dira - est lié à la rareté, les enfants de demain, ai-je moi-même annoncé aux spécialistes du marketing réunis à Singapour, ne désireront rien tant qu'être libérés, même brièvement, de toutes les machines qui clignotent, de toutes les vidéos qui défilent et de tous les titres qui se déroulent, encombrant leurs esprits sans les nourrir.

Le besoin urgent de ralentir, de trouver le temps et l'espace nécessaires à la réflexion, n'a bien sûr rien de neuf et les sages ne cessent de nous rappeler que plus nous prêtons attention à l'instant présent, moins nous avons le temps et l'énergie de l'inscrire dans une continuité. « La seule chose qui nous console de nos misères est le divertissement et c'est pourtant la plus grande de nos misères » notait Blaise Pascal qui, au XVIIe siècle, considérait que les problèmes de l'homme venaient de son incapacité à rester seul, assis tranquillement dans une pièce.

Article de Pico Iyer (d'après New York Times, trad. Laurent Bury, XXI n°19, Été 2012)

Vous avez une semaine de calme jusqu’à la suite, la semaine prochaine …