mercredi 1 février 2012

Après les prolétaires, les sorcières...


Par Belzébuth ! Par Asmodée ! Par Astaroth !

Diables et démons ont quitté leur séjour infernal et établi leur demeure à l’Adresse Musée de La Poste pour quatre mois. C’est par l’intermédiaire de leurs suppôts - les sorcières bien sûr - qu’ils font entendre leurs voix. Du 23 novembre 2011 au 31 mars 2012, l’Adresse Musée de La Poste présente l’exposition SORCIÈRES, Mythes et réalités. Celle-ci aborde la sorcellerie du Moyen-âge à nos jours, suivant des approches artistique, historique et ethnographique.

Les sorcières, mythes et réalités : une affaire sérieuse

Si elles font aujourd’hui partie du patrimoine culturel occidental, notamment dans les contes (Blanche-Neige…) et la littérature pour la jeunesse (Harry Potter…), ou le cinéma (Mary Poppins, Ma femme est une Sorcière, etc.), elles constituent une réalité historique, mais aussi contemporaine, comme l’illustre cette exposition. Mais, au fait, pourquoi les sorcières et non les sorciers ?

Discrimination féminine

Saint-Augustin (354-430), qui glosa beaucoup sur le péché originel, en imputa la faute à Adam, premier de tous les hommes, et non à Eve, comme il est communément répandu. Ce sont ses successeurs médiévaux qui déduisirent la responsabilité de l’épouse première, puisqu’elle est, selon eux, instigatrice de l’acte tentateur !
La société médiévale d’avant le XIIe siècle, et l’Eglise toute puissante en tête, s’ingénia à discriminer la femme. C’est la femme « meschine », calculatrice, tentatrice et veule, dont la nature s’étend jusqu’à nos jours sous les traits de la femme fatale. Mais la figure féminine originelle la plus négative est sans aucun doute Lilith, qui n’apparaît pas dans le texte biblique, mais dans une légende hébraïque qui voit en elle la première femme d’Adam, répudiée par Dieu pour lui avoir refusé allégeance. Et oui !
D'Eve à Lilith, il n’y a qu’un pas, tentateur, à franchir, et la seconde fut fusionnée à la première pour monter de toute pièce un bouc émissaire à tous les maux, alors que Satan est, au Moyen-Âge, à tous les coins de rue. Qui d’autre que la femme pouvait en être responsable, sinon son intermédiaire ?

Inquisition

Si la sorcière est clairement identifiée au Moyen-Âge, elle est étonnamment tolérée, et les procès en inquisitions y sont bien plus rares qu’au XVIIe siècle, où l’on observe un pic qui, paradoxalement, prend source à la Renaissance, synonyme d’humanisme et de préambule au cartésianisme.
Ainsi, à cette époque bénie de l’Inquisition, au XVIe et XVIIe siècle, les historiens dénombrent 80% des procès en sorcellerie intentés aux femmes. A Michelet d’écrire encore au XIXe siècle dans "La Sorcière", ouvrage de référence pour avoir défriché le cursus : "Un sorcier, dix mille sorcières".
Spécialiste de la question, Robert Munchembled explique cette flambée par l’embrasement des guerres de religion dans toute l’Europe. Recensant les procès et exécutions, l’historien a observé qu’ils étaient particulièrement présents aux frontières entre les deux partis en conflit, catholiques et réformistes, les uns étant toujours les hérétiques des autres.
Il faudra attendre les Lumières du XVIIIe siècle, pour voir son recul, comblé par l’arrivée des… vampires au panthéon des croyances populaires.

La sorcière, un patrimoine culturel

L’exposition du Musée de la Poste aborde dans un premier temps la sorcière sous un angle artistique, comme objet culturel. Ce parcours expose des tableaux de David Ténier et Léonard Bramer (1596-1674), à Jean Aujame (1905-1965). Les premiers faisaient œuvre de documentaristes sur des pratiques considérées comme véritables et contemporaines. Ce ne sont alors que sorcières au village et sabbats dans les campagnes ; infanticides, anthropophagie et danses licencieuses à la clé. Les seconds prennent les mêmes motifs, mais sous le sceaux de l’imagination. Le cinéma s’est évidemment emparé de l’objet du délit dans de nombreux films de "La Sorcellerie à travers les âges" (1920), à "Ma femme est une sorcière" (1942), pour ne citer que les plus connus. Des dessins préparatoires du "Faust" (1926) de Murneau sont même exposées au milieu des affiches. Une partie historique retrace également des grandes affaires, tels que le procès mené par Pierre Lancres en 1609 au Pays basque, que reconstitua en 18 tableaux le peintre José de la Pena en 1938. Des gravures et vieux papiers évoquent l’affaire de Loudun de 1632 qui vit l’exécution d’Urbain Grandier, prêtre accusé de sorcellerie par les nonnes du couvent de sa paroisse.

Rituels magiques

La seconde partie du parcours retrace les pratiques en vigueur depuis le Moyen-Âge en milieu rural (ah oui ? Et en ville, on ne fait rein ?). L’environnement y est particulièrement propice, en raison de la concurrence entre paysans et l’utilisation des plantes, tant curatives que vénéneuses, toutes hallucinogènes, tels que la belladone, la jusquiame, le datura ou l’ergot de seigle, ce dernier étant à la base du futur LSD.
Les outils du travail agraire sont détournés à des fins occultes, et si la maison de la sorcière est comparable à celle de tout paysan, elle est remplie de bocaux d’alcool où sont conservés, serpents, crapauds et autres ailes de sympathique chauve-souris. A leurs côtés s’alignent les grimoires maudits tels que le Grand et le Petit Albert, véritables traités de pharmacopée populaire, alors que le fameux balai, à côté de la cheminée, attend son vol pour se rendre au sabbat, après que la sorcière s’eût oint d’un onguent magique…
L’envoûtement le plus connu consiste à piquer d’aiguilles une figurine à image humaine ou animal pour blesser, voire tuer. Les tarots, baguettes de sourcier, miroirs... participent du bric-à-brac de la sorcière que l’on trouve rassemblé dans l’évocation de Madame P. Au début du XXe siècle cette praticienne exécuta nombre d’envoûtements dans un petit village de la Creuse. Elle faisait notamment fabriquer par des artisans locaux des terres cuites à l’effigie du diable pour ses offices…

La sorcellerie n’a pas disparue de nos jours

On se souvient du célèbre ouvrage de Philippe Alfonsi et Patrick Penot "L’œil du sorcier" (Robert Laffont, 1973) qui relatait une histoire d’envoûtement entre paysans du boccage normand. L’on parle depuis une quinzaine d’années d’un renouveau des rituels satanistes et, au temps du minitel, des charlatans offraient leurs charmes et envoûtements via l’ancêtre d’Internet. On imagine ce qu’il peut en être aujourd’hui sur la toile… Sorcières : pas mortes.

A voir, donc, au Musée de la Poste - 34 boulevard de Vaugirard 75015 Paris
Le site : http://www.laposte.fr/adressemusee/

Du lundi au samedi de 10h a 18h, le jeudi jusqu'à 20h (fermeture dimanche et jours fériés)

Tel : 01 42 79 24 24
Un texte repris depuis le site www.francetv.fr


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