mercredi 14 avril 2010

La présence aux petites choses


Sortir de la mécanique mentale, des automatismes, de l'insconscience matérielle, peut parfois nous sauver la vie ! Voici un texte qui décrit bien l'attention que nous devrions porter aux petites choses insignifiantes :

(…) Récemment, mon frère (pilote de ligne) m'a transmis encore de sa sagesse sur la nature de la responsabilité et la réalité quant aux accidents d'avion. Nous parlions de l'un des programmes de télévision du « National Geographic » concernant les enquêtes sur les catastrophes aériennes. Lors de cette conversation, il a partagé quelque chose de très subtil avec moi. Ses paroles ont été à peu près celles-ci :

« La plupart des gens supposent qu'un crash arrive au moment de l'impact - et qu'il est causé par quelque chose qui se produit quelques instants avant l'événement. C'est rarement vrai. Des enquêtes ont montré que la plupart des crashs commencent des heures voire des jours avant le point d'impact final. Cela commence comme une série d'incidents déviant de ce qui est considéré comme une « activité normale ». Cependant, pour un œil non averti, cet ensemble d'incidents n'est clairement reconnaissable qu'en rétrospective, après l'impact, alors qu'il est déjà trop tard pour y remédier.

Ce que les pilotes sont formés à faire actuellement, c’est de reconnaître tout écart quelqu’il soit, par rapport à une « activité normale ». On leur apprend à surveiller et à reconnaître les schémas d'activité inhabituelle. Ce peuvent être des incidents comme un pilote qui ayant trop dormi arrive en retard au travail, suivi par un membre de l'équipage qui fait tomber un plateau deux fois sur le même vol, et puis le copilote qui oublie une procédure simple et évidente mais dont le manque d'application semble inoffensif, et ainsi de suite.

Ce que nous, les pilotes, devons reconnaître, ce ne sont pas les détails de ces incidents individuels - mais quand ils commencent à se reproduire en tant que schéma.

Ce schéma peut sembler à première vue sans rapport avec le vol à proprement dit de l'avion - ce n'est pas le rapport entre les incidents ou même à ce qui se passe dans le cockpit qui importe – c'est le fait qu'ils se produisent en premier lieu. Une telle succession d'incidents peut tout à fait se glisser dans la routine de vol sans que l'on ne s'en aperçoive. Dans notre cas, par exemple, nous effectuons le même vol tous les jours, parfois deux fois par jour, parfois quatre à cinq jours par semaine. Nous apprenons à connaître toutes les manœuvres de vol au point où cela se fait inconsciemment – cela devient « automatique ». Parce que nous sommes si familiers avec le territoire et les procédures successives, nous n'avons pas besoin de consulter les détails de notre emploi du temps ni les manuels de procédures de vol : nous les connaissons par cœur ! Nous sommes donc comme des pilotes naviguant en pilotage intérieur automatique, un pilotage basé sur ce qui nous est familier…

Cependant, c'est là que nous pouvons également devenir vulnérables à l'inadvertance. C'est pourquoi nous suivons une « Formation à la Prévention des Crashs ».

Si nous constatons qu'une série d'incidents - apparemment sans rapport entre eux – commence à se produire - et peu importe combien ils ont l'air d'être tout à fait banals - le fait qu'ils se produisent est « le signal », il nous faut alors y répondre de façon immédiate.

Cette série d'incidents apparemment sans rapport nous dit que quelque chose est en train de se passer bien qu'encore non visible pour nous.

Au moment où nous reconnaissons ce schéma, nous neutralisons immédiatement la situation en arrêtant totalement le pilotage automatique. Pour les cinq ou six prochains vols, nous nous comportons comme si nous ne connaissions rien. Nous ne faisons aucune supposition. Nous ressortons nos manuels de vol et nous suivons toutes les marches à suivre et les procédures jusqu'au bout. Nous consultons nos horaires de vol, même si les connaissons déjà. Notre équipage est également chargé de se comporter de manière adéquate, comme s'ils effectuaient un vol d'entraînement.

Absolument rien n'est laissé au hasard. Nous volons avec le support du manuel jusqu'à ce que tous les incidents apparemment sans rapport soient neutralisés.

Enormément d'accidents d'avions sont ainsi évités en adoptant cette procédure d'évitement. D'abord, cela requiert de l’attention, de la concentration, pour reconnaître une série d'incidents inhabituels apparemment sans rapport, puis cela requiert l'accord immédiat de tout l'équipage à revenir à l'application à 100% du manuel - de tout faire avec ce support – et peu importe ce que nous ressentons intérieurement au sujet de nos compétences de vol, et de notre ego mis à mal. Car lui seul, notre ego, nous empêche d'adopter cette mesure d'évitement. L'analyse finale des catastrophes révèle souvent que la cause des crashs d'avion implique un ego derrière les commandes. Voler avec l'aide de ce support de l’attention aux choses « insignifiantes », c'est comme basculer délibérément d'un mode « pilotage automatique » vers un mode « 100% manuel et conscient ». C’est ce qui met l'ego en échec et arrête tout schéma inconscient menant à la catastrophe.

Alors attention aux petites choses, et qu’on se le dise !

Extrait d'un texte de Michael Brown, voir son site (en anglais, mais avec quelques pages traduites en français) :
http://www.thepresenceportal.com/

En illustration, une photographie de Laurent Zylberman. Voir son site : http://www.365degres.com