mercredi 23 septembre 2009

Douce France... en souvenir de ma grand-mère Lucienne, Bourguignonne !























Douce France
Cher pays de mon enfance
Bercée de tendre insouciance
Je t'ai gardée dans mon cœur !
Mon village au clocher aux maisons sages
Où les enfants de mon âge
Ont partagé mon bonheur
Oui je t'aime…
Mon ciel bleu mon horizon
Ma grande route et ma rivière
Ma prairie et ma maison...

Lorsque éclate la Seconde Guerre mondiale, Charles Trenet n'a pas 30 ans. C’est l'incontestable nouvelle grande star d'une chanson française qu'il vient littéralement de révolutionner, en y introduisant les rythmes syncopés du jazz, ainsi qu'une fantaisie poétique marquée par le Surréalisme. Stigmatisé par la presse collaborationniste qui voit d'un très mauvais œil le succès auprès de la jeunesse de ce chanteur contribuant (selon Lucien Rebatet) « autant que possible à la judaïsation du goût français », Trenet dès sa démobilisation va pourtant persister dans cette veine subversive, accumulant les enregistrements résolument jazzy (en compagnie notamment de Django Reinhardt) et s'autoproclamant « zazou d'honneur », alors même que ce mouvement dandy et libertaire se voit réprimé par les milices d'extrême droite.

C'est pourtant une chanson composée dans un tout autre registre qui marque alors les esprits. Écrite en 1942, aux heures les plus sombres de l'occupation, Douce France, sur un mode nostalgique et sentimental, est une déclaration d'amour à la France éternelle, égrenant en images d'Épinal volontairement simples une suite de souvenirs liés à l'enfance.

Si les censeurs de Vichy font mine de prendre pour un acte d'allégeance à la révolution nationale pétainiste cette apologie du terroir et de ses valeurs ancestrales, la population n'est pas dupe et l'entend à l'inverse aussitôt comme l'hymne de cœur d'une sorte de résistance passive dans laquelle commence alors de s'installer une partie du pays.

A la libération, Douce France entre instantanément parmi les grandes chansons du patrimoine national et restera tout au long de sa carrière l'un des succès les plus emblématiques du génie de Charles Trenet.

Bien plus tard, il n’y a pas si longtemps, mêlant l'énergie et les sonorités du punk rock aux rythmes, mélismes et sophistications orchestrales de la musique arabe, Carte de Séjour, jeune groupe fondé au tournant des années 80 et composé essentiellement de musiciens français issus de ce qu'on appelle alors la « seconde génération » de l'immigration maghrébine, n'est pas totalement inconnu lorsqu'il met à son répertoire en 1986 ce monument de la chanson française. Sa participation en 1983 au grand concert organisé Place de la Bastille en point d'orgue à la « Marche des Beurs » (cette imposante manifestation nationale « pour l'égalité et contre le racisme » faisant suite aux émeutes des Minguettes) en a déjà fait l'un des porte-drapeaux politique et artistique d'une jeunesse issue de l'émigration, et désirant prendre pleinement sa place au sein de la communauté nationale.

Et c'est incontestablement cette version arabisante de Douce France qui va marquer les esprits et servir de tremplin décisif, en pleine montée de l'extrême droite à travers les succès électoraux du Front National, aux revendications des jeunes beurs.

Sans doute le groupe n'a-t-il pas à l'esprit l'arrière-plan historique de la chanson lorsqu'il décide de s'approprier le titre. Douce France a au fil des années perdu l'essentiel de sa dimension de résistance identitaire pour souvent ne plus sonner aux oreilles de la jeunesse que comme une carte postale un peu fanée renvoyant à une vision de la France passablement passéiste, repliée sur son terroir et ses valeurs patriotiques.

Mais jamais le nouveau visage de la France n'était apparu avec tant d'éclat et d'évidence qu'à cet instant dans le champ de la variété française. Le choc fut salutaire.

En plus d'ouvrir la voie musicalement à nombre d'hybridations entre raï et rock, la version sensuelle et vitaminée de Douce France deviendra le symbole d'une jeunesse métissée et anti-raciste.

Toutefois, honneur au créateur, voici d'abord le lien pour retrouver Charles Trenet, que ma grand-mère Lucienne adorait. Il chante ici à l’UNICEF :

http://www.dailymotion.com/video/x4yrv6_charles-trenet-douce-france_music

Et puis ensuite voici le lien vers un petit clip de banlieue, sur le thème et avec la version Carte de Séjour :


Le texte de l'article est repris de Jalons pour l’Histoire du Temps Présent, sur le site de l’INA :

http://www.ina.fr/fresques/jalons/Html/PrincipaleAccueil.php

Illustration : ma grand-mère et un petit village de campagne, photo de Mudita