mercredi 5 novembre 2008

Le Grand Sens

C’est le temps d'autre chose...

Nous regardons à droite ou à gauche, nous construisons des théories, réformons nos Églises, inventons des super-machines, et nous descendons dans la rue pour briser la Machine qui nous étouffe – nous nous débattons dans le petit sens. Quand le bateau terrestre est en train de couler, est-ce qu’il est importe que les passagers coulent à droite ou à gauche, sous un drapeau noir ou rouge, ou bleu céleste ?

Nos Églises ont déjà coulé : elles réforment leur poussière. Nos patries nous écrasent, nos machines nous écrasent, nos écoles nous écrasent, et nous construisons davantage de machines pour sortir de la Machine.

Nous allons sur la lune, mais nous ne connaissons pas notre propre cœur, ni notre destin terrestre. Et nous voulons améliorer l’existant – mais ce n’est plus le temps d’améliorer l’existant : est-ce qu’on améliore la pourriture ? – c’est le temps d'autre chose.

AUTRE CHOSE, ce n’est pas la même chose avec des améliorations

Mais comment procéder ? On nous prêche la violence, ou la non-violence. Mais ce sont deux visages d’un même Mensonge, le oui et le non d’une même impuissance : les petits saints ont fait faillite avec le reste, et les autres veulent prendre le pouvoir – quel pouvoir ? Celui des hommes d’État ? Est-ce que nous allons nous battre pour détenir les clefs de la prison ? Ou pour construire une autre prison ? Ou est-ce que nous voulons en sortir vraiment ? Le pouvoir ne sort pas de la poudre des fusils, pas plus que la liberté ne sort du ventre des morts – voilà trente millions d’années que nous bâtissons sur des cadavres, des guerres, des révolutions. On prend les mêmes et on recommence. Peut-être est-il temps de bâtir sur autre chose, et de trouver la clef du vrai pouvoir ?

Alors il faut regarder dans le Grand Sens

Voici ce que dit le Grand Sens : il dit que nous sommes nés il y a tant de millions d’années – une molécule, un gène, un morceau de plasma frétillant – et nous avons fabriqué un dinosaure, un crabe, un singe. Et si notre œil s’était arrêté en cours de route, nous aurions pu dire avec raison que le Babouin était le sommet de la création, et qu’il n’y avait rien de mieux à faire, ou peut-être améliorer nos capacités de singes et à faire un Royaume Uni des Singes… Et peut-être commettons-nous la même erreur aujourd’hui dans notre forêt de béton. Nous avons inventé des moyens énormes au services de consciences microscopiques, des artifices splendides au service de la médiocrité, et davantage d’artifices pour guérir de l’artifice.

Mais l’homme est-il vraiment le but de tous ces millions d’années d’effort – le baccalauréat pour tous et la machine à laver ?

Le Grand Sens, le Vrai Sens nous dit que l’homme n’est pas la fin. Ce n’est pas le triomphe de l’homme que nous voulons, pas l’amélioration du gnome intelligent – c’est un autre homme sur la terre, une autre race parmi nous. Sri Aurobindo l’a dit :

L’homme est un être de transition

Nous sommes en plein dans cette transition, elle craque de tous les côtés : au Biafra, en Israël, en Chine, sur le Boul’Mich. L’homme est mal dans sa peau. Et le Grand Sens, le Vrai Sens nous dit que la seule chose à faire est de nous mettre au travail pour trouver le secret de la transition, le « grand passage » vers l’être nouveau – comme un jour nous avons trouvé le passage du singe à l’homme – et de collaborer à notre propre évolution au lieu de tourner en rond et de prendre les faux pouvoirs pour régner sur une fausse vie. Mais où est le levier de la Transmutation ? Il est dedans.

Il y a une Conscience dedans, il y a un Pouvoir dedans

Celui-là même qui poussait dans le dinosaure, le crabe, le singe, l’homme – qui pousse encore, qui veut plus loin, qui se revêt d’une forme de plus en plus perfectionnée à mesure que son instrument grandit, qui crée sa propre forme. Si nous saisissons le levier de ce pouvoir-là, c’est lui qui créera sa nouvelle forme, c’est lui le levier de la transmutation. Au lieu de laisser l’évolution se dérouler à travers des millénaires de tentatives infructueuses, douloureuses, et de morts inutiles et de révolutions truquées qui ne révolutionnent rien, nous pouvons raccourcir le temps, nous pouvons faire de l’évolution concentrée – nous pouvons être les créateurs conscients de l’être nouveau.

En vérité, c’est le temps de la Grande Aventure. Le monde est fermé, il n’y a plus d’aventures au-dehors : seuls les robots vont sur la lune et nos frontières sont partout gardées – à Rome ou à Rangoon, les mêmes fonctionnaires de la grande mécanique nous surveillent, poinçonnent nos cartes, vérifient nos têtes et fouillent nos poches – il n’y a plus d’aventure au-dehors !

L’Aventure est dedans – la Liberté est dedans

L’Espace est dedans, et la transformation de notre monde par le pouvoir de l’Esprit. Parce que, en vérité, ce pouvoir était là depuis toujours, suprême, tout-puissant, poussant l’évolution : c’était l’Esprit caché qui grandissait pour devenir l’Esprit manifeste sur la terre, et si nous avons confiance, si nous voulons ce suprême Pouvoir, si nous avons le courage de descendre dans nos cœurs, tout est possible, parce que Dieu est en nous.

Ce texte est de Satprem, écrit à Pondichery, le 27 juin 1969
"Le Grand Sens" figure dans L’Agenda de Mère – 1969, tome X

Site : http://www.ire-miraditi.org/agenda/index.html

Illustration : photo de Mudita, dans le jardin